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  • : "Dans le vent du Sahara" est un livre décrivant l'aventure étonnante de quelques voyageurs hors du commun: une traversée du Sahara mauritanien en char à voile...

Dans le vent du Sahara

Textes: Christophe de Vallambras

Photos: Jean-Pierre Lenfant

(Tous droits réservés)

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Commentaires

 

  Dans tous les cas il y a le vent, l’immensité et le sentiment de solitude. Désert de sable ou désert d’eau, Sahara, Pacifique Sud, Antarctique, Anapurnas… Ceux qui y vont comprennent vite que la course est un jeu dérisoire et que ce qui compte vraiment est au-delà. Dans le chant de cette nature inconnue, contre laquelle il n’est pas question de lutter, mais plutôt de comprendre, pour pouvoir s’y glisser avec l’humilité requise. 

Traverser le désert, traverser les mers, apprendre à vivre en dehors des certitudes confortables de nos civilisations de bien nourris, apprendre à regarder, à sentir, à ressentir, écouter le sable couler de la dune, comme il coule depuis des millénaires, regarder la vague s’abattre comme elle l’a toujours fait.

Partant du jeu, on commence à comprendre combien le monde est vaste et beau, fragile et miraculeux. 

Et puis ce Sahara est peuplé, et comment ne pas avoir de l’admiration pour ces hommes qui savent vivre dans le peu, économisant jusqu’à l’ombre de leur pas, mais toujours capables d’offrir ; derniers mohicans des sociétés télévisées où, partout, le spectacle du monde a remplacé la vie. Partout, sauf là, pour quelques heures encore, chez ces touaregs, aborigènes, amérindiens, où le prix de la vie se mesure encore en verres d’eau. 

Ce livre n’est pas un récit de course, il est, à l’occasion d’une course, l’itinéraire sensible d’une découverte. 


Isabelle Autissier 

 

 

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-       Tu sais, il y a tellement de choses ailleurs.

-      

-       Et il y a des gens qui veulent voir.

-      

-       Alors ils se trouvent un petit coin d’infini et ils y partent, pour voir.

-      

-       Et puis il y a toujours un ailleurs.

-      

-       Alors ils continuent.

-      

-       Tu sais.

 

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Partout en Mauritanie le désert impose son âme.

Je suis venu faire un reportage sur une compétition sportive, une course de chars à voile. Mais un grain de sable est venu bouleverser la mécanique bien rôdée des réflexes professionnels et toutes les certitudes qui l’accompagnent. Ici, c’est avant tout le Sahara que j’ai découvert. Au-delà du récit sportif, voici le carnet de route d’une aventure humaine, d’une rencontre.

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D’abord il y a eu la chaleur. Un vent brûlant balaye l’aéroport de Nouakchott. Après 5 heures d’avion au climat artificiel, sur le tarmac, l’air mauritanien m’agresse le visage, lourd, épais, dur. Le premier contact est corporel et oppressant.

Dans les rues de la capitale, le 4X4 s’interrompt pour laisser traverser un dromadaire et son petit. La ville, arrachée au désert, en conserve les vestiges dans ses avenues de sable. C’est en tout cas ce que je pense en les parcourant pour la première fois. Et puis une sensation émerge, comme une prise de conscience, finalement incontournable. Ce sable, C’EST le désert. Sa présence, son emprise, son âme, dans les rues, dans le vent… partout. La ville n’est que tolérée ici, comme tout ce qui doit vivre dans ce pays. La Mauritanie est le Sahara. Il faut comprendre ça, et l’accepter… ce n’est que le début.

 

Depuis des semaines je rêve les images de ce raid en char à voile que je suis venu suivre : le soleil couchant qui étire les ombres, rougit le sable et les collines ; j’imagine d’improbables voiles qui dansent au loin dans les effluves de chaleur, et les dromadaires progressant en un rythme langoureux, les jambes avalées par d’épais courant de sable que le vent emporte pour façonner les dunes.

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En sortant de l’avion, ces images fascinantes s’évanouissent et quand je pose mon premier pied en Mauritanie c’est donc avant tout le désert qui s’impose à mon esprit, qui m’envahit totalement, comme une évidence, et je comprends une chose: je ne vais pas vivre une simple compétition sportive, mais plus encore, une incroyable expérience humaine.

 

C’est ce que nous avons voulu faire partager, Jean-Pierre Lenfant et moi-même, en ces quelques pages. Les photographies de Jean-Pierre retracent les aspects sportifs de ce raid, le plaisir et la souffrance, les moments de joie et de désespoir ; mais aussi les beautés, les richesses du Sahara, des rencontres avec ceux qui y habitent, et son hostilité, sa rudesse ; toutes les facettes de ce qu’ont vécu les concurrents durant les trois éditions de cette transsaharienne. mauritanie-6-2.jpg

En parallèle, les quelques textes que nous avons voulu y adjoindre permettront, je l’espère, de mieux s’ imprégner de ce que l’on ne voit pas du désert, ce qui est de l’ordre de l’émotion, cette emprise du Sahara sur quiconque y fait quelques pas, son omniprésence, sa grandeur, sa force, ses exigences, tout ce qui conditionne les concurrents de cette aventure extrême dans leur intimité et s’avère être, sans doute, leur plus grand défi.

Ces mots ne sont pas une découverte « touristique » de la Mauritanie, mais un carnet de route que nous vous proposons de parcourir. Un récit personnel, enrichie de commentaires des concurrents mais qui demeure, sans aucune autre prétention, une vision intime de ce qui fait de cette compétition sportive une aventure exceptionnelle et envoûtante, dans le vent du Sahara. mauritanie-4-7.jpg

Les concurrents défient le désert contre la montre. La course est une référence, le record un but, le temps un enjeu, et chaque mètre gagné une victoire. Mais dans son immensité le Sahara brouille les cartes et le temps se fait aléatoire. Forcément aléatoire.

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50, 60, 70 Km/h le compteur du 4X4 jauge la puissance des machines. À quelques mètres de nous les concurrents se lancent dans la course à bride abattue, grisés par la vitesse et l’espace infini qu’offre cette première matinée de course. Quand le Préfet de F’Dérik a abaissé le drapeau ce matin à l’aube, il a levé le rideau d’une pièce au goût de paradis : une plaine relativement dégagée, un vent bien établi… C’est le cadeau que ces passionnés de glisse sont venus trouver ici.

 

Les règles de la compétition sont d’une absolue simplicité. Un homme, une machine, 700 kilomètres  de Sahara à franchir depuis les collines de F’Dérik, au nord du pays, jusqu’à Nouakchott, la capitale mauritanienne et la promesse de ses plages rudes mais tellement fraîches. Entre les deux, le désert dans toute sa diversité : la rocaille, le sable, les dunes, les herbes aussi… parfois un improbable mélange de tout cela et, toujours, cette constante : la chaleur.  Jusqu’à 50°C certaines journées. Insupportable contrainte pour les concurrents qui ne doivent progresser qu’avec l’aide du vent, souvent capricieux, et leurs propres forces, quand les conditions l’imposent, transformant les sportifs en bagnards condamnés à traîner leurs machines jusqu’à l’épuisement (1). (1 : voir la genèse et les détails de cette compétition en dernier chapitre : biographies)

mauritanie-3-1.jpg Exceptés 2 ou 3 points de passage obligatoires, les concurrents sont totalement libres de leur itinéraire. Un 4X4 suit chacun d’eux. Il contient le matériel technique, les vivres, un chauffeur-guide de la région et un arbitre qui vérifie que les horaires de progression autorisés (entre le lever et le couché du soleil) sont bien respectés, et veille à la sécurité médicale.

Les chars à voile sont bien loin de leurs cousins croisés sur les plages françaises. Les essieux sont renforcés, les pneus et les coques étudiés pour résister au mieux à la rudesse du terrain et apporter un semblant de confort aux pilotes. Chacun embarque un GPS, une trousse de premier secours, une radio VHF, les cartes du parcours et un petit cerf-volant destiné à repérer facilement un concurrent égaré.

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La course a débuté avec le jour et les premières heures de compétition ont le parfum idyllique d’une absolue liberté. Les chars filent et grisent les pilotes convaincus, l’espace d’un instant, de maîtriser un temps soit peu l’hostilité de leur terrain de jeu. Mais la promesse est ironique.

Rapidement ils doivent interrompre leur course folle, le corps meurtri par le martèlement des engins, incessant, insupportable. Chaque pierre de cette plaine splendide est en fait un écueil sournois, chaque aspérité un choc de plus, et parfois une contrainte de trop. Et quand le corps supporte, à la force de la volonté, le matériel, malgré une préparation minutieuse, n’est pas toujours aussi résistant. Les casses mécaniques s’enchaînent : les pneus, éventrés sur la rocaille, les essieux rompus nets par de perpétuels efforts.

mauritanie-12-1.jpg La matinée était superbe. Quelques minutes de bonheur, quelques kilomètres vers le but, et le Sahara a repris ses droits. La course vient de devenir un raid, le sport mécanique un défi et la compétition une aventure humaine. Nous commençons à comprendre.

 

Le désert ne va pas se laisser défier si facilement. En fait, il semble bien qu’ici, rien ne soit prévu pour aller aussi vite. Aller vite où de toute façon ? Un point sur une carte, et après? Quand on y est ? Devant : le Sahara et ses frontières improbables. Derrière : la même chose. Ces quelques minutes de course folle ne sont juste qu’un pas de plus dans le désert. Un pas de plus avant de s’arrêter pour n’avoir que l’unique choix de repartir, alors pourquoi se presser ? La journée n’est pas terminée, et puis il y a demain.

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Ici, la notion de temps se fait très aléatoire. Ceux qui vivent dans le Sahara prennent leur temps (de toute façon, ici, on ne laisse rien perdre.) Nos repères à nous volent en éclat dès que l’on pose un pied dans ce pays. Un autre monde. Ici ce sont les évènements qui ponctuent l’existence. Comme ce vent de sable, chaud, dur, qui a vaincu le panorama. Combien d’heures seront perdues quand le désert avale le ciel, quand le sable est le seul horizon ? Il faut patienter, autant qu’il faudra, la seule réponse valable. Et quand enfin le vent s’apaise, le paysage ami a été remodelé, balayé et reconstruit.

mauritanie-5-1.jpg Peut-être que l’imprévue est l’unique certitude dans le désert. Pourtant, cette sensation d’une éternité immuable qu’il dégage demeure une réalité, plus profonde. Le paysage change mais le sable est toujours là, à perte de vue, le Sahara est toujours le même. La plaine, vide, aride. Quelques chèvres à droite, le berger à gauche, un chameau plus loin, quelques tentes, perdues ici ou là, une famille qui survit, un peu de lait, quelques fruits, pourquoi ici ? Pourquoi pas. Au loin un semblant d’horizon. Peut-être une palmeraie. Chez nous elle serait un repère, voire un but, rassurant. Ici elle est juste un passage.

La notion de temps est aléatoire, forcément aléatoire.

 

Mais pour les concurrents il y a ce record et ce délai imparti pour rejoindre l’objectif désigné. Alors il faut avancer, se forger des certitudes : le temps est important, il est l’enjeu, la légitimation de toutes ces souffrances. L’immensité du Sahara doit se résoudre au parcours du raid.

Les pilotes défient le désert et chaque mètre franchit sera leur victoire.

 

Je marche tête baissée, dans la chaleur accablante du désert. Le soleil m’écrase et le sable me brûle… Je prends douloureusement conscience de ma situation, je marche dans un four.

 

Il semble bien qu’il y ait des endroits, des moments où le Sahara impose de courber l’échine. Sûrement un besoin de montrer qui commande ici, de se faire respecter. Il suffit d’accepter la folie de marcher quelques pas dans le désert aux heures les plus chaudes de la journée, pour comprendre ça.

mauritanie-3-5.jpg Quitter son refuge ombragé et faire le premier pas. Puis 2, 3… C’est beau. Les plaines de l’Azzéfal : un immense cordon de dune dans le nord du pays. Le vent a ridé le sable avec une linéarité parfaite, apaisante, envoûtante. Précision de l’ingénieur, beauté de l’artiste.

4, 5, 6… Quand même un peu chaud le sable. Mais les Pataugas protègent bien, je continue.

7, 8, 9… En fait, c’est bouillant. Incroyable. Dans le désert, les chiens marchent souvent sur trois pattes seulement. Ils en « économisent » une, chacune à son tour, au frais. J’ai envie de lever une jambe, juste quelques instants. Mais si je tombe, je crains de me brûler le corps. Pas question, je continue comme ça.

20, 21, 22… Qu’il est mou ce sable. Quand le pied touche le sol, il y a d’abord cette première croûte. Une fine couche de sable cristallisé par la chaleur. On l’espère assez rigide pour enchaîner le prochain pas. Elle ne résiste pas. Jamais. Aucun répit. À chaque enjambée, la chaussure s’enfonce de 10 cm, et la semelle patine. Mal aux chevilles. Epuisant.

30, 31, 32… Je vise les petites touffes d’herbe à chameaux. Je les écrase sans pitié, pour m’enfoncer un peu moins. Du coup, je marche tête baissée : s’incliner face au désert, obligatoire, règle inaliénable. mauritanie-2-3.jpg

40, 41, 42… Mon eau est déjà chaude. Pourtant je la tiens dans mon ombre, mais rien à faire. La réverbération de la chaleur sur le sable est trop forte. Ici les températures flirtent parfois avec les 50 ou 60°C, le sable peut alors atteindre les 80°C. Je prends douloureusement conscience de ma situation : je marche dans un four.

mauritanie-5-3.jpg 47, 48, 49… Je relève la tête, mon objectif est encore loin. Et quand je le fixe, il paraît s’éloigner encore. Cruel distraction du maître des lieux qui bouleverse notre perception des distances. Combien de mètres ? Difficile à dire. Je continue, tête baissée. Nouvelle échelle de valeurs : combien de centimètres, de touffes d’herbe à chameaux, de ridules à passer ?

 

Je me retourne : j’ai fait 50 pas dans le désert.

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