Les concurrents défient le désert contre la montre. La course est une référence, le record un but, le temps un enjeu, et chaque mètre
gagné une victoire. Mais dans son immensité le Sahara brouille les cartes et le temps se fait aléatoire. Forcément aléatoire.
50, 60, 70 Km/h le compteur du 4X4 jauge la puissance des machines. À quelques mètres de nous les concurrents se lancent dans la course à
bride abattue, grisés par la vitesse et l’espace infini qu’offre cette première matinée de course. Quand le Préfet de F’Dérik a abaissé le drapeau ce matin à l’aube, il a levé le rideau d’une
pièce au goût de paradis : une plaine relativement dégagée, un vent bien établi… C’est le cadeau que ces passionnés de glisse sont venus trouver ici.
Les règles de la compétition sont d’une absolue simplicité. Un homme, une machine, 700 kilomètres de Sahara à franchir depuis les collines de F’Dérik, au nord du pays, jusqu’à Nouakchott, la capitale mauritanienne et la promesse de ses plages rudes mais
tellement fraîches. Entre les deux, le désert dans toute sa diversité : la rocaille, le sable, les dunes, les herbes aussi… parfois un improbable mélange de tout cela et, toujours, cette
constante : la chaleur. Jusqu’à 50°C certaines journées. Insupportable contrainte pour les concurrents qui ne doivent progresser qu’avec l’aide
du vent, souvent capricieux, et leurs propres forces, quand les conditions l’imposent, transformant les sportifs en bagnards condamnés à traîner leurs machines jusqu’à l’épuisement (1).
(1 : voir la genèse et les détails de cette compétition en dernier chapitre : biographies)
Exceptés 2 ou 3 points de passage obligatoires, les concurrents sont totalement libres de leur itinéraire. Un 4X4
suit chacun d’eux. Il contient le matériel technique, les vivres, un chauffeur-guide de la région et un arbitre qui vérifie que les horaires de progression autorisés (entre le lever et le couché
du soleil) sont bien respectés, et veille à la sécurité médicale.
Les chars à voile sont bien loin de leurs cousins croisés sur les plages françaises. Les essieux sont renforcés, les pneus et les coques
étudiés pour résister au mieux à la rudesse du terrain et apporter un semblant de confort aux pilotes. Chacun embarque un GPS, une trousse de premier secours, une radio VHF, les cartes du
parcours et un petit cerf-volant destiné à repérer facilement un concurrent égaré.
La course a débuté avec le jour et les premières heures de compétition ont le parfum idyllique d’une absolue liberté. Les chars filent et
grisent les pilotes convaincus, l’espace d’un instant, de maîtriser un temps soit peu l’hostilité de leur terrain de jeu. Mais la promesse est ironique.
Rapidement ils doivent interrompre leur course folle, le corps meurtri par le martèlement des engins, incessant, insupportable. Chaque
pierre de cette plaine splendide est en fait un écueil sournois, chaque aspérité un choc de plus, et parfois une contrainte de trop. Et quand le corps supporte, à la force de la volonté, le
matériel, malgré une préparation minutieuse, n’est pas toujours aussi résistant. Les casses mécaniques s’enchaînent : les pneus, éventrés sur la rocaille, les essieux rompus nets par de
perpétuels efforts.
La matinée était superbe. Quelques minutes de bonheur, quelques kilomètres vers le but, et le Sahara a repris
ses droits. La course vient de devenir un raid, le sport mécanique un défi et la compétition une aventure humaine. Nous commençons à comprendre.
Le désert ne va pas se laisser défier si facilement. En fait, il semble bien qu’ici, rien ne soit prévu pour aller aussi vite. Aller vite où
de toute façon ? Un point sur une carte, et après? Quand on y est ? Devant : le Sahara et ses frontières improbables. Derrière : la même chose. Ces quelques minutes de course
folle ne sont juste qu’un pas de plus dans le désert. Un pas de plus avant de s’arrêter pour n’avoir que l’unique choix de repartir, alors pourquoi se presser ? La journée n’est pas
terminée, et puis il y a demain.
Ici, la notion de temps se fait très aléatoire. Ceux qui vivent dans le Sahara prennent leur temps (de toute façon, ici, on ne laisse rien
perdre.) Nos repères à nous volent en éclat dès que l’on pose un pied dans ce pays. Un autre monde. Ici ce sont les évènements qui ponctuent l’existence. Comme ce vent de sable, chaud, dur, qui a
vaincu le panorama. Combien d’heures seront perdues quand le désert avale le ciel, quand le sable est le seul horizon ? Il faut patienter, autant qu’il faudra, la seule réponse valable. Et
quand enfin le vent s’apaise, le paysage ami a été remodelé, balayé et reconstruit.
Peut-être que
l’imprévue est l’unique certitude dans le désert. Pourtant, cette sensation d’une éternité immuable qu’il dégage demeure une réalité, plus profonde. Le paysage change mais le sable est toujours
là, à perte de vue, le Sahara est toujours le même. La plaine, vide, aride. Quelques chèvres à droite, le berger à gauche, un chameau plus loin, quelques tentes, perdues ici ou là, une famille
qui survit, un peu de lait, quelques fruits, pourquoi ici ? Pourquoi pas. Au loin un semblant d’horizon. Peut-être une palmeraie. Chez nous elle serait un repère, voire un but, rassurant.
Ici elle est juste un passage.
La notion de temps est aléatoire, forcément aléatoire.
Mais pour les concurrents il y a ce record et ce délai imparti pour rejoindre l’objectif désigné. Alors il faut avancer, se forger des
certitudes : le temps est important, il est l’enjeu, la légitimation de toutes ces souffrances. L’immensité du Sahara doit se résoudre au parcours du raid.
Les pilotes défient le désert et chaque mètre franchit sera leur victoire.
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