Pendant leur périple, les concurrents ont tout loisir de choisir leur itinéraire. Il y a bien quelques points de passage obligatoires, précisés dans le road-book, mais chacun est libre des options qu’il juge les meilleurs. Cela fait partie intégrante de la compétition. Un bon navigateur est aussi avantagé ici, qu’un bon technicien, ou qu’une force de la nature à la condition physique irréprochable.
Le GPS donne la position, la distance restant à parcourir. « Combien de temps
alors ? » Impossible à dire, « Inch’Allah ». Les cartes sont relativement précises, mais le désert n’a rien d’un ingénieur méticuleux et soumis. Aujourd’hui ça passe, mais demain ? On verra
bien. En attendant l’information est essentielle et la technologie précieuse pour chacun. Quelques degrés, quelques minutes, une poignée de secondes inscrites sur un écran, pour ne pas être
perdu.
A des milliers de kilomètres, les satellites apportent une sorte de réconfort que je ressens presque un peu mystique. Je me dis qu’ils relativisent le sentiment d’oubli de ces naufragés du désert. De là-haut, ils voient tout. Le bivouac, avec son petit feu de camp qui réchauffe quand la nuit glace les os; le piton rocheux au loin, amer des sables, repère rassurant ; un passage, peut-être roulant … et l’arrivée bien sûr, « il y a donc bien un horizon à ce désert ».
Quelle étrange affection peut naître pour ces machines qui nous suivent des yeux, fidèles et efficaces.
Malgré la technique les concurrents doivent prendre des options de trajet, en espérant un peu d’indulgence et de réussite. Il y a des pistes, ici ou là. Certaines sont vraiment étonnantes qui traversent les plaines les plus sableuses du Sahara. Pas de balises, même pas un seul passage, un tant soit peu aménagé. Non. La piste, c’est une direction, l’empreinte commune des voyageurs successifs. Chacun sa trace dans le désert. On en croise, on en perd, on en trouve. Toutes arrivent au même endroit. Une multitude de volontés, de choix, et le même objectif. C’est peut-être une forme de ce que l’on appelle la solidarité du désert.
« Il y a une route (LA route), me confie un concurrent. Elle est
là, elle conduit droit au but, il faut tâtonner pour la trouver, mais elle est là, elle existe. Le problème c’est que même en revenant plusieurs années de suite, elle reste secrète. Le Sahara
brouille les cartes, le vent remodèle tout d’année en année, de jour en jour. »
Et les options les plus prometteuses s’avèrent trop souvent les moins payantes. Et que d’heures perdues quand le char qu’il faut tracter,
extirper de ces passages maudits écorche les épaules et torture le dos. Et puis il y a la crainte d’une erreur aux conséquences trop lourdes, qui trouble la pertinence des décisions. Le passage est forcément le bon. Mais comment être sûr
que le vent sera suffisant pour rouler sur ce terrain mou, comment être sûr que la plaine d’herbe à chameaux n’est pas plus vaste et plus épaisse que prévue ? Avec la fatigue, la hardiesse
disparaît bien souvent et les pistes un tant soit peu cartographiées semblent finalement les options les plus tentantes.

La Khaïma, par exemple, toile salvatrice, ombre salvatrice, qui laisse entrer le vent, le canalise, comme un précieux
cadeau. L’ensemble autorise un placebo de fraîcheur, et on ne refuse pas un présent. Ce serait impoli, et il n’est pas question de heurter la sensibilité du maître des lieux, en se risquant en
plein soleil par exemple. Alors on reste là. Un thé. Un peu de repos. En attendant l’autorisation de ressortir.
Sauf qu’ici, l’hôte, le désert, est finalement en nous. Une expérience quasi métaphysique de personnalisation de ce lieu.
On en parle tous ensemble, mais chacun le ressent à sa manière : ami intime ou ennemi, pas de demi-mesure.
Un instant d’ombre pour se reposer et l’eau chauffe immédiatement dans les petites bouilloires métalliques. La théière s’élève
et déverse en une fine cascade la promesse de quelques menues gorgées de plaisir. Les mains agiles font passer le thé de verre en verre, pour qu’il se mélange en une épaisse écume sucrée et
prenne toute sa saveur. De tout petits verres, mais il y en aura trois. Il faut boire très chaud, le temps que tout le monde termine, le reste de la théière demeure près de la braise.
Les concurrents souffrent, chaque jour un peu plus, mais poursuivent leur route. Ce raid est la plus technique, la plus
longue, la plus éprouvante épreuve jamais organisée avec des engins roulant mus par le vent. Et plus que contre l’environnement ou le chronomètre, c’est contre eux-mêmes que les concurrents se
battent. «Tu es seul, avec le désert, tu as une bulle autour de toi,
Ça a bougé ! Ça avait la couleur du sable. Ça aurait pu passer inaperçu, mais sur la natte bleue, quelqu’un l’a vu.
Alors il a crié, pour alerter et on s’est écarté, vivement. Du coup, ça a pris peur, ça s’est mis à courir dans tous les sens. Incroyable vivacité. Admirable.
Les chameaux, eux, se contentent de brouter l’herbe, d’où le nom. Ils sont là, en petits troupeaux, en attendant le
chamelier qui passe de temps en temps. Ils ne sont pas farouches. Si les 4X4 ne foncent pas exactement sur eux, ils ne bougent pas. Ça leur donne un air fier, monarchique.
Mais près des plaines d’herbe à chameaux, il y a aussi, surtout, les « bestioles », qui peuvent parfois
s’avérer dangereuses. Pas tellement de vipères à cornes, elles préfèrent les dunes en plein soleil. Nous y en avons croisé les traces. Elles s’enfouissent dans le sable pour guetter les
gerboises, les petits oiseaux, éventuellement un mollet trop agressif. Elles sont mortelles pour l’homme, à priori en tout cas. Car dans la réalité, il est bien rare que la vipère injecte assez
de venin pour qu’une proie trop grande pour être avalée y succombe. Simple principe de précaution. A quoi bon gaspiller une arme qui, plus encore que le seul argument létal du serpent est aussi
son seul moyen de subsister ? Qu’une gerboise passe à proximité avant que la vipère n’ai reconstitué ses réserves de venin et c’est une opportunité de se nourrir qui s’échappe, et dans le
Sahara, il ne faut pas laisser passer une opportunité de reprendre des forces, c’est une question de survie.
Partout à mes yeux dans le désert, la précarité. Dans les villages, dans ces campements, perdus au milieu de rien. Je ne
pourrais pas y vivre. Mais ils ont quelque chose que je n’ai pas : ils savent la valeur des petites choses, des choses simples, de la nécessité de vivre avec les gens. Personne n’oublie la
difficulté de vivre ici, la précarité des biens. En plein désert, un minimum de solidarité est incontournable : on accueille, on échange. Ces petites choses, précieuses ici, un peu d’eau, un
peu d’ombre, quelques paroles. Les hommes survivent ensemble dans le désert. Il y a ici une tradition d’hospitalité qui confine à la solidarité, bien au-delà de la simple courtoisie.
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